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4 octobre 2005 2 04 /10 /octobre /2005 00:00

Dimanche 15 déc, 7h30. Cette fois, nous y sommes. Le grand jour. Pourquoi spécialement aujourd'hui, alors que ça fait des semaines que Françoise se prend  régulièrement des contractions, parfois violentes, et que celles-ci ne semblent pas particulièrement fortes ? Je n'en sais rien. Mais quand je me lève, c'est une évidence : là, on y est. Pourtant, aucune parole extraordinaire n'a été prononcée, qui aurait pu indiquer l'imminence du dénouement. Confirmation : quand Françoise se lève à son tour, elle est très étonnée de voir passer son bouchon muqueux : c'est la première fois. La veille ? Juste 1 ou 2 paquets de contractions. Comme d'hab. L'occasion, d'ailleurs, de voir passer 18h37, ce samedi, sans que rien ne se passe. Faut que j'explique : face à la panique de Françoise d'accoucher trop tôt - ce qui signifiait forcément l'hôpital - cela fait des semaines que je la chambre avec mon "tracasse toi pas : ce sera le 14 à 18h37, je te dis !" Donc, exit le 14 et bonjour le 15 !

Avant même de me lever, j'ai déjà scanné tout ce qu'il y avait à faire. Les gosses. Surtout les gosses. Faire venir Babou - leur grand-mère - qui a eu la bonne idée de revenir d'Espagne juste à temps. Appeler JC. Mais pas trop tôt. Bon : vu que, pour ses trois premiers, les accouchements de Françoise ont plutôt été du style "savonnette glissant sur un toboggan", il n'y a aucune raison pour que ça se passe autrement cette fois-ci. Tout devrait donc être terminé pour l'après-midi. Peut-être même que les enfants auraient encore la possibilité d'aller à l'anniversaire d'un petit copain de classe. Bref, le chef d'entreprise est au poste et assure.

De fait, je suis d'une totale sérénité. Hors émotions aussi. Envolés, les doutes et les questions. Depuis plusieurs mois d'ailleurs. D'accord, j'ai 50 balais et vu mon historique familial, je n'ai qu'une vingtaine d'années de présence à offrir à mon enfant. Si tout va bien.

Discussions lancinantes et récurrentes entre Françoise et moi, depuis les tout débuts de notre rencontre. Car avant même le premier baiser, j'avais posé deux conditions non négociables : plus de vie commune avec une nana et plus aucun enfant. Surtout pas. Entre autres, parce qu'avec les deux premiers issus d'un premier mariage de ma première femme, plus mes deux fils, plus les deux ados de ma seconde compagne, cela me fait plus de 25 ans de vie non-stop avec des mômes, moi qui n'étais pas spécialement porté vers eux. Quand je rencontre Françoise, j'estime donc avoir suffisamment donné et pouvoir faire valoir mes droits à une retraite largement méritée. Mais il faut croire que quelque chose m'a échappé en cours de route, puisque, non seulement je "vis avec une nana", mais voilà qu'il faut y ajouter ses trois loustics et que, pour couronner le tout, j'en suis à accueillir le dixième gosse de ma vie ! Je savais les dieux assez portés sur l'humour nettement teinté d'ironie, mais là, je trouve qu'ils y vont un peu fort.

La trisomie, aussi. Je n'en veux pas. J'ai vu mon père se coltiner l'enfant trisomique de sa

troisième épouse (oui, chez nous, collectionner les épouses est un sport héréditaire) : c'est lourd. Pas question de me farcir ce fardeau pour les trois ou quatre lustres qui me restent.

Enfin, peur diffuse - mais bien plus primale - qu'elle aussi, me confisque cet enfant à venir. Comme l'autre, avec mes deux fils. Que la nuit du grand silence de glace revienne.

Donc, l'arrivée de Lorenzo, ce n'était pas couru d'avance. Pas du tout. Mais un miracle va avoir lieu :

Françoise, son regard, son sourire, sa voix. Et son âme. Surtout son âme. D'accord, ça n'éteint pas un fleuve de lave en fusion. Mais, pour m'apprivoiser, d'instinct, elle va suivre la seule voie qui puisse me désarmer : s'abandonner totalement et s'offrir sans restrictions.

Seulement, elle est en demande d'un bébé. Depuis le début. Et c'est toujours là, même si ce n'est formulé qu'épisodiquement. Je ne comprends pas. Pourquoi ? Pourquoi moi ? Je freine des quatre fers. Longtemps. Mais de moins en moins. Subjugué par la constance et la force de cette demande. J'accepte. Sauf un enfant trisomique. Mais nous butons sur la question de l'avortement. Donc, encore de l'eau qui passe sous les ponts. Pourtant, il ne faut plus trop tarder : Françoise a 35 ans et chaque mois qui passe, augmente un peu plus le risque.

- Je commence une nouvelle plaquette ?

- Non.

La décision est venue d'elle-même, comme un fruit mûr, malgré la question de la trisomie, toujours en suspens. Nous ferons le tri-test machin-bazard. Risque évalué a 1 pour 250. Objectivement, pas grand chose. Mentalement, c'est autre chose. Mais entre-temps, c'est devenu inutile : au fur et à mesure que le temps passe, un phénomène étrange se produit : si mes doutes et mes questions sont effectivement toujours là, leur signification s'estompe peu à peu. Et finit par s'effacer. Complètement. Le bonheur à travers tout. A travers moi. Surtout. Sur tout.

Naissance à la maison. Quand je rencontre Françoise, j'ai déjà une nette prévention contre le monde médical et sa suffisance, son déni du patient en tant que sujet et sa fuite vers l'hyper médicalisation. Néanmoins, je suis encore bourré d'idées préconçues. Notamment sur le cododo. Que Françoise pratique avec Killian, âgé de 9 mois à l'époque. Je lui rentre aussitôt dedans, la traitant de mère indigne et l'accusant de bouffer les couilles de son fils. Explications. OK pour le cododo.

Pour la naissance proprement dite, c'est plus facile : il suffira de m'en démontrer la faisabilité et les avantages, y compris au niveau des risques. Mais je n'irai jamais jusqu'à l'accouchement non assisté. Prise de risques inutile. Chacun son job. Et puis, à la vue du sang, je tourne facilement de l'oeil. Donc, accouchement à la maison, oui. Mais assisté d'une sage-femme. Cahier des charges : qu'elle ne soit pas (trop) interventionniste.

Nous aurons la chance de rencontrer JC. Qui intégrera et accompagnera impeccablement notre projet de naissance.

Ce sera donc un dimanche matin ordinaire, avec ses rites, son rythme propre et toutes ces petites choses à faire. Sans Françoise, depuis que, enceinte, elle reste bien plus longtemps au lit. Et comme, de toute façon, l'accouchement n'est pas pour tout de suite...

Mais je vais très vite savoir que nous ne sommes pas un dimanche ordinaire et que de "Françoise enceinte", nous sommes passés au statut de "Françoise accouche" : à peine levée, elle demande ma présence constante. Aller pisser un coup ? Après ! Les gosses Après ! Cette exigence de "sale petite égoïste de gamine de merde" génère chez moi une superbe colère. Ca commence bien ! Or, pas question de lui lâcher ça. Mais ma colère a déjà coloré une de mes réponses et ça la fout par terre. Pour me calmer, je décide donc de "profiter" de la moindre corvée incontournable pour m'éloigner. Peut-être aussi pour garder des points de repère connus : sortir le chien, vider la nième dispute entre les gosses...

La colère évacuée, je suis plus disponible pour "faire la route" avec Françoise. A part cette colère, toujours pas d'émotions particulières. Une partie de moi reste constamment attentive à "ce qui se passe en bas", avec les enfants. L'arrivée de Babou, leur grand-mère, n'arrangera pas forcément les choses, au contraire : ils ont pour habitude d'en abuser un max. Et n'y dérogeront évidemment  pas cette fois-ci.

Les enfants. A part quelques petites touches individuelles (surtout Marine, l'aînée, toute tendre avec sa maman), ils restent spontanément très absents de ce qui est en train de se produire. D'accord, la demande de Françoise est nettement qu"on lui foute la paix", mais quand même. Bon. Autant de risques évités d"éclatement" d'une Françoise ultra-sensible.

Sa vulve est comme sortie du corps. Et a pris du volume. C'est tentant. Très tentant. Femelle éternellement soumise à la fatalité de sa condition. Et, pour l'heure, toute portée vers le dénouement. Offerte. Roulant au gré des vagues qui la portent régulièrement.

13h. Déjà 13h ? Toujours rien. Ou si peu. Ben alors ? Où sont les accouchements si rapides qu'on n'a même pas le temps de terminer son dîner et qu'il faut enfiler au moins trois panties pour éviter le catapultage du bébé sur le mur d'en face ? On m'a trompé sur la marchandise ! Bon, OK, je suis quand même un peu à l'origine du cocktail. Par rapport aux trois premiers, sa composition a donc forcement été modifiée.

L'anniversaire : ils y vont ou pas ? Court conciliabule. OK., ils y vont. Mais avant, second coup de fil à JC. Cette fois, pour qu'il vienne. Voix de JC très "le vol SN 417 en provenance de Ouagadougou, aura 15 minutes de retard". Incroyablement douce, pour un homme. Pas spécialement besoin, mais toujours bon à prendre.

Le père du petit copain dont on fête l'anniversaire : "mais rentre donc un peu !" On voit bien qu'il ne connaît pas Françoise ! Et que ce n'est pas la sienne ! Conversation devant la maison puis retour. En tout, 1/2 heure au maximum. Mais à mon arrivée, tout a changé. Basculé, devrais-je dire.

Jusqu'à ce jour, impossible, pour Françoise, de savoir si elle accoucherait dans la chambre ou dans la salle de bains. Mais là, visiblement, ce sera la salle de bains : elle y a installé un matelas. S'y est installée. Et y a commencé le travail. Le vrai. Enfin !

Il est un peu plus de 14h.

J'accueille JC en slip. "Ma tenue de travail". Faut dire que, pour un ours polaire comme moi, moins cinq degrés sous zéro est la température idéale. Or, là, on dépasse les trente degrés ! L'enfer ! Bien sûr, pendant des semaines, je me suis mentalement conditionné à affronter une telle étuve. Mais quand même, ça cloue ! Pendant tout notre séjour dans la salle de bain, je veillerai d'ailleurs à ce que la porte reste entrouverte. Cuire à petit feu, oui. Exploser, non. Et puis, ça aère.

JC s'installe d'emblée contre le radiateur. L'est complètement barje. Pourtant, à aucun moment je ne percevrai la moindre goutte de sueur. Ni d'odeur de cramé. Après tout, pourquoi pas ? Des gens marchent bien sur le feu sans autres conséquences que de devoir se laver les pieds.

Descente vers les profondeurs. Lente... Inéluctable... Avec une étonnante traversée d'un registre que je connais sur le bout des doigts : Tout d'abord, je crois avoir mal entendu. Ou que mon esprit me joue un tour. Mais non, je ne rêve pas ! Ce sont bien les même cris que quand on fait l'amour ! Même les "ouîîî, ouîîî" y sont ! Ben merde alors ! Pourtant, ça n'a pas l'air de provenir de la sphère du plaisir. Quoique. Par contre, le cri final de l'orgasme proprement dit - long, à nul autre pareil et absolument libre de toute contrainte humaine - ne sera pas au rendez-vous.

Toutes antennes dehors, je la touche. La regarde. La caresse. Léger. Par trois fois, elle va me repousser. Oh, pas violemment, non. Juste un geste excédé. Et j'ai beau avoir été prévenu que ça pouvait arriver, ça file quand même un sacré coup. D'accord, on va me dire qu'on avait déjà fait le coup au Christ et qu'il n'en avait pas fait tout un fromage.

Yep là ! Interférence : Babou vient "aux nouvelles". Gauche, voulant offrir, ou prendre en charge, ou n'importe quoi, pourvu que ce soit "faire quelque chose". Non, ma p'tite Dame, y a rien à faire. Ouaip, vous dérangez un peu, là. Et même beaucoup ! Mais la maman de la maman ne peut passer outre à ses devoirs. Ni escamoter cet événement qui la travaille, elle aussi. Alors, bravant l'interdit ambiant, sa main effleure sa fille. Qui recule aussitôt, comme piquée par un scorpion. Toute une enfance contenue dans un seul geste. Injuste ? Ce n'est pas le moment. Là aussi, le couvert sera remis trois fois.

Depuis combien de temps suis-je ainsi, absent de tout ? Le geste de JC, me retirant des mains la pomme que je mangeais, me ramène brutalement dans la réalité. Il me fait signe d'aller vers Françoise. Elle niche sa tête dans le creux de mon épaule. Echanges chauds et tendres. Moment de partage. D'offrande aussi. Je l'aime. Je t'aime, Françoise, ma perle de lumière, petit bouchon. Je t'aime.

A la voir déambuler avec son ventre énorme, cela faisait des semaines que j'avais la preuve de nos origines simiesques. Ou, à tout le moins, de notre cousinage. Maintenant, ça se confirme : elle a pris la posture de "Dos argenté" dans "gorilles dans la brume", quand il est fâché. Mais elle n'est pas fâchée. Incroyable, cette acceptation de tout. Même dans les moments de doute et de découragement, même au creux de la douleur la plus profonde, jamais aucune trace de rébellion. Fascinant.

Mais absence de rébellion ne veut pas dire lâcher prise ! Et elle va gratter solide, et longtemps, pour essayer d'éviter de "basculer". Seulement, lutter dans le vide et contre l'irréversible, ça épuise. Alors, j'assiste à cette chose incroyable : Françoise qui somnole - qui somnole vraiment - entre deux contractions !

Mais voilà qu'on change - encore une fois - de registre : les "j'en ai marre !" et autres "mais putain ! quand est-ce qu'il va se décider ?" ont fait place à des cris moins sapiens sapiens et plus primaires. Les primates, décidément, nous accompagneront une grande partie du chemin. De fait, "Dos argenté" a repris du service. J'ignorais d'ailleurs que son langage fût aussi guttural !

Ce que j'ignorais aussi, c'était l'imminence du dénouement. Là, j'ai comme qui dirait raté une marche.

Maintenant, "Dos argenté" est de nouveau face contre terre et cul en l'air. Pas très efficace pour le passage, ça. Encore moins pour la rotation - phase incontournable - du bébé.

Discrètes invites de JC à prendre une position plus appropriée. Peine perdue : pour une obscure raison, Françoise s'accroche comme une noyée à sa position "musulmanus correctus". Et n'en bougera quasi plus, même pour la délivrance.

Ils seront peu nombreux, finalement. Mais incroyablement puissants et comme sortis du fond des âges. Au-delà de l'animalité. Primaux. Peut-on encore appeler ça des cris ?

Tout occupé à déguster littéralement ces cris venus de la nuit des temps, je n'ai toujours pas percuté qu'on y est. JC, oui. Tel un chat, il se lève et, sans un mot, va se placer derrière "Dos argenté" qui, hors du temps, de soi et de nous, est en train de se sacrifier corps et âme sur l'autel du big bang.

JC m'invite à venir me placer pour accueillir le bébé. Quoi ? Quel bébé ? Ah oui, le bébé... Hein ? Déjà là ? OK ! La pièce tombe enfin et j'y vais aussitôt.

Nos mains se joignent et s'entrecroisent. La vulve est gonflée et hyper ouverte par quelque chose de rond. C'est couvert de ce qui ressemble à de petits poils tout noirs et frisés par l'humidité. Mais... Mais c'est sa tête, ça !

"Aidez-moi !" Elle en a des bonnes, elle ! Comment veux-tu qu'on t'aide, hé, banane ? La seule chose que je puisse faire, c'est lui communiquer mon calme : "laisse-toi aller, allez : laisse aller"... De fait, je suis le calme personnifié. "La force tranquille". Avec espoir, avec force et espoir, et ma voix et mes mains, je lui transmets.

Mais foin de nos états d'âme : voilà une autre vague qui arrive. Monstrueuse. Et ça s'ouvre, et ça s'ouvre encore (quand je pense qu'en temps normal, j'ai juste de quoi y passer deux doigts) et puis pôôôps : doucement, une tête de bébé apparaît, plissée, mongoloïde, bleue, inerte. JC dira plus tard qu'à ce moment, le bébé a pris une première inspiration. Peut-être, mais moi, je n'ai rien vu.

Car je suis trop occupé à encaisser une émotion dont la fulgurance et l'intensité me surprennent et qui, par ondes successives, finit par me submerger et m'engloutir tout entier. Je suis ballotté dans tous les coins. Je sens la main de JC sur mon dos. Mais c'est loin, loin, loin.

De nouveau, Françoise appelle à l'aide. Incroyable mais vrai : la tête du bébé est passée, mais le reste semble bel et bien bloqué ! Je ne comprends pas très bien pourquoi. Qu'est-ce qui bloque comme ça ? A cet instant, JC ne fait ni une ni deux : il glisse ses doigts entre le bébé et la paroi (ah bon ? on pouvait encore y glisser quelque chose ?). Je pense que c'est pour dégager le cordon. Voilà pourquoi c'était bloqué. Ben non, ce n'est pas ça du tout : sauf erreur, ce que JC est en train de dégager, c'est une épaule ! Puis les deux ! Et là, vlan ! Tout le reste suit comme un suppositoire, directement suivi d'un vrai seau d'eau, dans lequel j'ai le temps d'apercevoir un filet noir. Du méconium. Il a donc stressé.

Encore une fois, je n'ai strictement rien vu de la manoeuvre de JC pour faire redémarrer la respiration du bébé. Aurait-elle redémarré sans aide ? Question en suspens. Toujours est-il qu'il pousse enfin un cri franc et clair (le bébé, pas JC).

M'enfin ? Qu'est-ce qui lui prend ? Voilà maintenant Françoise qui veut se mettre debout ! Carrément ! Je l'arrête juste à temps. Faut dire que le cordon est franchement très court : même assise, impossible, pour elle, de le prendre dans ses bras et de le monter jusqu'à ses seins.

Bon. Il ne reste plus qu'à se faire confirmer le sexe. Simple formalité. Vu que c'est une fille. Ce n'est pas qu'on l'ait demandé lors d'une écho, non, au contraire : Françoise a toujours refusé de connaître d'avance le sexe de son enfant. Mais c'est une fille. Elle le sait. Par toutes les fibres de son corps. Lui parle comme à une fille. M'en parle comme d'une fille. Heureusement d'ailleurs : jamais, nous n'avons réussi à nous mettre d'accord sur un prénom de garçon. Ce n'est pas que je fasse preuve de mauvaise volonté, mais j'ai beau y faire : aucun des prénoms qu'elle me présente, ne trouve grâce à mes yeux - à mes oreilles, devrais-je dire - et je reste inexplicablement verrouillé sur Lorenzo. Pourquoi ? D'où l'ai-je sorti ? Quelle importance, de toute façon, puisque c'est une fille ? Alors, va pour Mélodie, que nous avons adopté très vite.

Confiant et juste parce qu'il faut bien que ça se fasse, j'écarte donc les cuisses de Mélodie, toujours coincée sous celles de sa mère. Et là,  même avec des yeux de 50 balais, il n'y a pas photo :

Une magnifique paire de roudoudous se pavanent effrontément, insolentes et aussi grosses que celles du taureau servant d'emblème au porto Sandeman !

C'est l'horreur des horreurs dans toute sa splendeur ! Là, on n'est pas dans la merde !

Loin au dessus de ces détails triviaux, Françoise plonge avec délices dans un réflexe archaïque : renifler et lécher son bébé. Et là, miracle : "bonjour, Lorenzo !" C'est pas moi. Ni JC. Ni la voisine non plus : elle est trop loin. Mais très vite, la confirmation arrive : "Lorenzo... mon fils..." pas de doute : c'est bien Françoise ! Je ne dis rien, ne bouge pas, n'ose pas : l'instant est bien trop fragile.

"Lorenzo, mon fils..."

Doucement, du bout des doigts, je le découvre. Et me l'approprie : "Lorenzo, mon fils... troisième du nom... mais quand même : t'aurais pu faire l'effort d'être Mélodie ! Tu nous as bien eu, hein ? Couillon, va !"

"Lorenzo, mon enfant..."

Bon, c'est pas tout ça : le cordon est décidément trop court et empêche Françoise de prendre vraiment son bébé dans les bras. JC a consciencieusement préparé une paire de ciseaux. Mais, indécrottable distrait, je prends le couteau qui m'a servi à éplucher ma pomme. Ce qui m'arrête, c'est la tête de JC. Regards vers le couteau, changement d'instruments, rires... Et le cordon est enfin sectionné.

JC. sa discrétion, sa disponibilité, sa compétence. Et son choix délibéré et constamment appliqué de la non intervention. Ce qui ne l'empêchera pas d'être sans relâche « avec nous ». Il en oubliera d'ailleurs les Rodenbach qui l'attendent au frigo. Bien sûr, nous aurions probablement bien fait sans lui. Bien ? Pas si sûr : quid de mes gestes, du temps qui passe et de la douleur supplémentaire pour Françoise, lorsque le bébé est bloqué aux épaules ? Sans même parler d'une déchirure possible. Ou d'un autre aléa.

Donc, oui, mille fois oui pour un accouchement naturel à la maison. Mais non, décidément non pour un accouchement non assisté. Là se trouve, me semble-t-il, très exactement la limite entre le principe de précaution et ce que nous pouvons revendiquer aux termes de la liberté et de la responsabilité.

Autre chose : certains (dont JC, d'ailleurs) affirment que c'est « le couple » qui accouche. Ce sont des salades. C'est la femme qui fait le voyage. Et rien qu'elle. Avec ses tripes, avec son sang. OK, « nous » l'accompagnons. Mais comme les directeurs de course au Tour de France : installés confortable dans une voiture. C'est pas nous qui pédalons.

Femmes, vous devriez cesser de nous courir derrière : vous êtes déjà devant...

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Published by Tinuviel - dans TEMOIGNAGES DE VIE
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commentaires

Krollyoli 27/10/2005 18:34

La première chose qui m'est venue après ce témoignage: c'est la façon dont il était écrit, enfin je dirait "il n'a jamais écrit avant ce papa" pour écrire aussi bien!
Aussi bien c'est-à-dire juste, il a énoncé les choses tel qu'il les a vécu mais brutes, tel quelles, pas de fiorritures, il les a raconté avec son coeur, direct sans passer par l'intellect.
Je ne sais pas si je suis claire, donc pour répondre à ta question, c'est comme après une bonne séance de cinéma où tu n'as besoin de rien faire, tu ne vas pas allumer la télé quand tu rentres chez toi, ou faire quoique se soit. Tu te sens exister sans rien faire mais juste en étant à ton écoute et à ce qui se passe autour. J'ai lu vos deux témoignages un samedi soir, là j'ai eu un beau programme....et c'est avec ce sentiment, cette plénitude que j'ai apprécié un bon moment avant d'aller me coucher. Il était impossible d'écire un commentaire tout de suite non vraiment je n'avais besoin de plus rien d'autre car j'ai reçu beaucoup...

Tinuviel 25/10/2005 23:19

Moi ça m'intéresserait de savoir de quoi tu étais remplie ? :-)
Sinon, je vais avouer que moi aussi, j'ai été retournée par le texte de mon homme quand je l'ai lu. On avait convenue d'écrire chacun de notre côté, pour ne pas s'influencer l'un l'autre, et puis de découvrir nos textes respectifs. Je dois dire que le sien m'a énormément émue, à tellement de points de vue ...

Krollyoli 25/10/2005 18:44

Bon c'est la première fois que je lis un témoignage de naissance par le père. J'en ai été toute retournée, à un moment donné j'ai eu un fou rire puis des larmes me sont venues au coin de mes yeux...(quand j'ai lu : "Cette exigence de "sale petite égoïste de gamine de merde""). Je dois dire que je n'ai rien pu faire d'autre après cette lecture et que je suis restée assise dans le fauteil, avec un sentiment qui ne me quittait pas. J'étais remplie de quoi, difficile à dire mais c'est bien la première fois que des larmes me viennent devant un ordinateur. c'est comme cela que j'ai attendue le lendemain pour lire le texte de Jean- Claude.
Merci pour ce témoignage plein de sincérité.

Zaza 07/10/2005 12:54

C'est un très beau texte...