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23 septembre 2005 5 23 /09 /septembre /2005 00:00
Article paru dans le  "Ligueur", hebdomadaire de la Ligue des Familles, septembre 2005.

Nous avons tous en nous l'empreinte de notre toute  première relation au monde, faite de bien-être, mais également du sentiment, assez effrayant, de l'immense pouvoir qu'avait notre mère sur nous. L'image de la mère est forcément double et ambivalente, bénéfique et potentiellement maléfique. Dans les histoires et légendes, ces deux aspects du maternel sont toujours séparés : un personnage incarne l'aspect protecteur, l'autre l'aspect terrifiant.

 par  Ingrid Bayot (1)



Dans la vraie vie, toute mère porte les deux composantes, mais nous ne voulons pas trop le voir, car ce n'est pas très confortable. De la mère que nous aurions aimé avoir ou de celle que nous aimerions être, nous préférons ne voir que l'image bienveillante.

La mère dévorante
L'aspect maternel dévorant ressurgit pourtant dans notre discours à propos de l'enfant qui grandit  : "Il doit quitter sa mère" et surtout le sein maternel, sinon il risque de ne jamais se développer. Il est vrai que des relations fusionnelles qui se ferment sur elles-mêmes provoquent des naufrages psychiques dramatiques, mais certains discours "psy" ont tendance à désigner comme pathologique toute relation mère-enfant dès que la proximité physique ou l'allaitement continuent au-delà de ce qui est désigné comme la "norme" par notre société et notre époque.
Cette "norme" semble avoir oublié le besoin si humain de repli, de tendresse, de chaleur et de régression. Notre évolution psychique n'est pas une ligne droite qui irait d'une honteuse dépendance vers une glorieuse indépendance. Tous, et quel que soit notre âge, nous fonctionnons par cycles : nous allons de l'avant, pleins d'audace et d'enthousiasme; puis, nous nous replions, nous avons besoin d'une pause, d'un ressourcement. Tous, nous apprécions nos bienfaisantes régressions : être chez soi avec ses proches, partager un repas, s'offrir une petite douceur, se vautrer dans un bain chaud, recevoir un gros câlin ou un massage, enfiler à même la peau un vêtement soyeux, se blottir dans un lit douillet, contre quelqu'un que l'on aime, c'est encore meilleur !

Mais voilà, le bébé de 6 mois, lui, doit devenir in-dé-pen-dant ! Entendez : auto-suffisant, fonceur, héroïque. Donc, il doit quitter sa mère. Absolument.
Quelle hypocrisie : les adultes exigent des bébés et des petits enfants un comportement de héros invincible qu'ils seraient les premiers à trouver intolérable pour eux-mêmes.
L'exploration, l'ouverture, la socialisation du petit enfant peuvent très bien s'acquérir tout en
conservant des retours cycliques aux sécurités affectives connues, sein compris. Ces retours
cycliques sont même indispensables à l'équilibre psychique.
Si les adultes font la paix en eux avec les deux aspects du maternel qui les habitent, ils seront plus à l'aise avec leur fonctionnement cyclique "découverte-repli", tant pour eux-mêmes que pour les bébés, les bambins et les enfants de leur entourage.


La mère dévorée
Une relation d'allaitement de plusieurs mois ou années évoque l'image de la mère dévorée, "enchaînée à son nouveau-né", sacrifiant sa liberté, ses projets et sa féminité. Tandis que le biberon ou une diversification alimentaire très précoce apparaissent comme les grands bienfaiteurs de la condition féminine, le partage possible avec le père ou d'autres tiers.
Pour beaucoup de nos contemporains, l'allaitement évoque une disponibilité intense, de jour comme de nuit, avec un bébé qui appelle n'importe quand, qui pleure sans que l'on comprenne toujours pourquoi et qui chamboule toute notre vie au-delà de tout ce que l'on pouvait imaginer. Eh bien.... c'est vrai !
Mais les mères qui donnent le biberon disent exactement la même chose.
Alors, soyons clairs : accueillir un bébé est un engagement total, un des plus généreux et des plus exigeants que puisse prendre un adulte en âge de procréer. Les premiers jours, semaines, mois sont merveilleux et exténuants, tantôt fabuleux, tantôt infernaux. Mais, dans ce bouleversement intégral, les mères qui allaitent ont plusieurs avantages pratiques indéniables :

-  le lait est toujours prêt, à bonne température et à portée de main; * à 3h du matin, quand on n'a envie ni de se lever ni de se réveiller "pour de bon", cela fait toute la différence ;

-  la nuit, le ré-endormissement est facilité par les hormones délivrées lors de la tétée ;

-  ces mêmes hormones font baigner les mères dans une douce euphorie planante, qui motive à continuer et qui aide à supporter les épisodes moins rigolos du genre "soirées terribles" :

- statistiquement, leur bébé est en meilleure santé, donc : économie de temps et de stress ;

-  avec l'habitude, il est possible d'alleter d'une seule main, et de l'autre, de lire, téléphoner, chatter, tourner dans la sauce tomate ou manier la télécommande; essayez avec un bib ...


Le bébé compétent
Et puis, ce que tout le monde semble oublier, c'est que les bébés finissent par démontrer une certaine aptitude à la régularité. A partir de quelques semaines, la nouvelle mère peut à nouveau planifier une activité complète. Oh, c'est bien modeste au début mais quel bonheur que cette première douche sans interruption ou cette première sortie sans mauvaise conscience !
Les compétences du bébé grandissant ne s'arrêtent pas là. Progressivement, il devient capable de préciser sa demande. Il montre plus clairement quand il veut les bras, le jeu ou le sein, ou il cherche le sommeil. Autant, à la naissance, l'allaitement se pratique "à l'éveil", chaque fois que le bébé s'éveille et montre qu'il est prêt à téter, autant, après quelques semaines, il devient pertinent de parler d'allaitement "à la demande", tant notre aventurier de la vie devient démonstratif.
Et, enfin, une nouvelle compétence va progressivement émerger : l'imagination qui lui permet
de se représenter un élément du monde extérieur dans son monde intérieur. S'il demande le sein et que sa mère répond seulement de sa voix, il se représente sa mère au complet et sait qu'elle va arriver. Cette image intérieure lui permet d'habiter le vide de l'attente et de ne pas tomber dans la désorganisation et la peur de l'abandon. Cette faculté, associée à la sécurité que lui a procurée un maternage intensif durant les premiers mois, lui permet d'attendre.
L'allaitement "à l'amiable"(2) se met alors en place, mère et bambin installant entre eux cet espace de négociation et d'interdépendance qui n'est plus la disponibilité fusionnelle des tout débuts. L'allaitement évolue en même temps que le bébé. Une mère qui allaite un bébé plus âgé n'y est pas liée comme à un nouveau-né. Voilà qui devrait rassurer bien du monde ....

(1) Ingrid Bayot est sage-femme, formatrice en périnatalité, détentrice d'un diplôme universitaire en
allaitement et adaptations néonatales. Elle est l'auteure du livre "Parents futés, bébé ravi" Ed.
Robert Jauze, 2004.

(2) Allaitement à l'éveil, à la demande, à l'amiable : ces notions sont plus longuement développées dans l'article "pourquoi une approche relationnelle et globale de l'allaitement maternel ?" en ligne sur le site des Formations Co-naître :
http://www.co-naitre.net

Ouvrir les mentalités ...
L'Organisation Mondiale de la Santé préconise désormais l'allaitement comme premier choix alimentaire pour les six premiers mois du bébé.
Ensuite, l'introduction de nourritures différentes permet au bambin de se familiariser avec d'autres
textures et d'autres goûts, de satisfaire sa curiosité, tout en continuant l'allaitement jusqu'à ses 2 ans et même au-delà, si sa mère et lui le désirent.
Que l'on ne s'y méprenne pas : il ne s'agit pas d'imposer aux mères six mois à temps plein et deux ans à temps partiel. Il ne s'agit pas non plus de créer une nouvelle obligation pour mériter le titre de "bonne mère". Les femmes en ont assez de se faire dire ce qu'elles doivent faire, ce qu'elles doivent être (1)

L'objectif est de dire très clairement que c'est possible. Et que c'est normal, physiologique,
bénéfique. De sorte que les mères qui ont le désir de continuer d'allaiter se sentent bien, ainsi que leur famille. Six mois d'allaitement maternel exclusif, suivis d'une continuation souple, apportent tant de bénéfices pour la santé de la mère et de l'enfant (2) que l'introduction plus précoce d'aliments diversifiés n'est plus médicalement justifiée, pas plus que les restrictions liées à l'âge de l'enfant.
Il est nécessaire d'ouvrir les mentalités, de faire évoluer la vision de l'allaitement. Nous en avons une image figée, liée aux premières semaines de vie du tout-petit. L'enfant de six mois ou d'un an ou plus, "encore allaité", ne semble pas avoir de place dans notre imaginaire collectif.
Pouvons-nous imaginer un enfant sain, attablé avec sa famille, tétant le sein puis goûtant la purée de légumes ? Et pourtant, ces enfants existent bel et bien. Ils vont bien, merci. Leur mère aussi, sauf quand elle se fait harceler par les publicités des aliments pour bébé. Sauf quand un médecin, infirmière ou un proche ignorant l'intime de sevrer ce bébé au plus vite.
Face à ces pressions, ces mères et ces familles seront plus solides si des informations actualisées leur sont accessibles.


(1) Lire à ce sujet le livre décapant de Geneviève Delaisi de Parseval (psychanaliste) et Suzanne
Lallemand (anthropologue) "L'art d'accomoder les bébés" Ed. Odile Jacob 2001
(2) Pour en savoir plus, lire l'article du Dr Claire Laurent, "Allaitement : aspects pratiques", en sur sur
http://www.co-naitre.net

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