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16 août 2005 2 16 /08 /août /2005 00:00

Par Bernard Lempert (Extrait de « Les violences de l'école»)
paru dans SUD Education 71, Le Journal, mai 2001

L'école est le lieu de jugement. Chaque jour, plusieurs fois par jour, l'enfant est soumis à une note ou à un substitut de note, à une évaluation ou à des commentaires sur ce qu'il a fait et sur ce qu'il n'a pas fait, sur la part juste et sur la part erronée de son travail, et encore sur ce qu'il aurait pu faire et ce qu'il aurait dû comprendre, et à partir de là sur ses qualités, ses défauts et son comportement et au bout du compte sur presque toute sa vie. 

C'est si ordinaire que ce doit être normal, si répandu et si couramment admis que cela doit faire partie de la nature de l'éducation, voire de la nature des choses. Pas de contestation, pas de révolte. Les litiges existent, mais ils portent sur telle ou telle décision, sur telle note, sur tel commentaire.

L'enfant a si profondément intériorisé le système qu'il a tendance à vérifier presque machinalement la légitimité d'une note ou d'une appréciation. Il ne met pas en cause le jugement en tant que tel. Au contraire, quand il estime qu'une appréciation est injustifiée, il renforce le système, puisqu'il lui demande d'être le meilleur, et pendant qu'il demande au jugement d'être juste, il ne s'insurge pas contre le fait de lui être soumis. Ni lui, ni ses parents, ni les associations de parents d'élèves, ni les syndicats d'enseignants, ni aucun parti politique, ni même la plupart des spécialistes en sciences humaines.

Le jugement ne s'en tient pas aux résultats, il s'en prend au travail. Il ne s'arrête pas au travail, il s'en prend à l'élève. Il ne s'arrête pas à l'élève, il s'en prend à la personne même de l'enfant. Il devrait pourtant se cantonner à la production strictement scolaire, mais il ne peut se retenir, c'est plus fort que lui, il n'arrête pas de sauter par-dessus les limites officielles. Il suit sa pente, qui ne consiste au fond qu'à retrouver son origine : le jugement porte sur l'être.

(…)

Le jugement scolaire, qui n'est rien d'autre qu'une violence sociale, réussit à convaincre la sphère privée de lui prêter main-forte. Il demande aux parents de ne pas rester sur une simple position affective vis-à-vis de la chair de leur chair, mais de prendre du recul et de porter sur leur progéniture un regard circonstancié et raisonnable, afin de mesurer selon les critères en vogue et les normes établies cette fameuse valeur dont chaque jeune citoyen du 20ème (2lème !) siècle doit être pour ainsi dire revêtu.

C'est alors que se produit sur grande échelle la catastrophe : les parents se mettent à juger leurs propres enfants. L'école triomphe et la famille se lézarde. Les parents d'enfants deviennent des parents d'élèves. Le regard tendre peut désormais s'éclipser au bénéfice du regard jugeant.

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