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16 août 2005 2 16 /08 /août /2005 00:00

Par PATRICE RANJARD *  - article paru le 3 juin 1999 dans "Libération" 

Patrice Ranjard est docteur ès sciences de l'éducation; dernier livre paru, «l'Individualisme, un suicide culturel: les enjeux de l'éducation» 
(l'Harmattan, 1997). 


Beaucoup  d'enseignants souffrent parce que leurs élèves n'apprennent  rien, ils le  vivent comme un échec dont ils se sentent coupables.  Mais, en  vérité, ils ne sont pas payés pour  que les élèves apprennent. 

L 'école française a malheureusement oublié les grands principes définis par Montesquieu :

La loi doit être la même pour tous ? 
Chaque prof définit ses  propres lois. Un élève en retard est puni, un prof régulièrement en retard ne l'est  pas. 
Nul ne peut se faire justice soi-même ? 
Dans notre école, c'est le même qui  définit la faute, juge de la culpabilité, choisit la sanction et condamne. 
Nul ne peut être juge et partie ?
 Sauf à l'école, où c'est l'enseignant lui-même qui juge les  résultats de son enseignement («Tous les élèves avaient en dessous de dix, le 
prof nous a donc tous collés deux heures», raconte ainsi un élève de Bernard Defrance).
 Lorsque ces trois principes ne sont pas respectés, on est dans un univers totalitaire. 

A partir du collège, tout élève rencontre une dizaine de profs chaque semaine. J'ai constaté que chaque élève est témoin, au moins une fois par semaine, d'une injustice dont un autre élève est victime. Il peut s'agir d'une punition ou d'une note injuste, mais l'injustice la plus fréquente est l'expression du mépris d'un professeur pour un ou des élèves. Que l'on relise les Lycéens de F. Dubet, on sera étonné de la prégnance du thème du mépris dans le discours des élèves. Plus destructeur encore que l'injustice fréquente, c'est le fait que le pouvoir d'y réagir est nul. Absolument nul. Les élèves n'ont aucun moyen de se défendre contre une injustice ou contre les expressions de mépris. Leurs délégués ne peuvent pas se permettre de dénoncer l'injustice, grave ou fréquente, venant d'un adulte de l'établissement. Et aucun enseignant ne peut se permettre de dénoncer les comportements injustes de l'un de ses collègue à l'égard d'un élève. 

Du point de vue de la socialisation, le seul apprentissage commun à tous les élèves est celui de l'impuissance sociale. «On n'y peut rien», est la phrase qui résume le vécu «social» des élèves. Devant une impuissance aussi absolue, il ne reste que la violence. Autrefois, lorsque les élèves savaient ce qu'ils faisaient à l'école, la violence s'exprimait collectivement (toute une classe chahutait un prof qui payait pour les autres) ou individuellement (l'élève révolté était renvoyé). 
Aujourd'hui, avec l'injustice économique du libéralisme totalitaire, la vie n'a plus guère de sens. La violence s'exprime anarchiquement à l'école et hors l'école. 

Modifiez le fonctionnement de l'école afin que les élèves, collectivement, aient du pouvoir sur leur vie d'élèves, et vous verrez la violence diminuer très vite. Mais ce mot de «pouvoir», on refuse de l'entendre, faisant semblant de croire que, si le pouvoir des élèves n'était pas nul, ce serait le désordre le plus total. Pourtant, depuis plus de vingt ans, des conseillers d'orientation expérimentent avec succès dans des centaines d'établissements - et avec l'accord des professeurs - le dispositif d'apprentissage de l'expression collective inventé par le groupe Desgenettes et Mendel. Mais cela n'intéresse pas le ministère. 

Les enseignants eux aussi sont dé-socialisés. Une fois passés de l'autre côté de la barrière, ils jouissent de leur pouvoir individuel. Pouvoir sur leurs actes: c'est la fameuse «liberté pédagogique», comparable à la liberté de l'automobiliste embouteillé de choisir ses cassettes. Et pouvoir sur leurs élèves: pouvoir d'exiger, d'imposer, de dominer, de maîtriser, pouvoir de s'imposer. Pouvoir dont l'exercice devient de plus en plus difficile et épuisant, mais qui était naguère inscrit comme un «droit» dans le métier de professeur. 

Pouvoir individuel, parce que, collectivement, les enseignants refusent absolument de prendre du pouvoir sur leur métier. Pas question pour les professeurs d'une même classe ou d'un même groupe d'élèves de réfléchir ensemble et de se demander comment faire pour que nos élèves apprennent davantage. Depuis 1989, la loi oblige tous les établissements à avoir un projet collectif, mais les enseignants ont un moyen imparable de stériliser toute réunion: il suffit que 
quelques-uns n'y viennent pas et aucune décision prise par le groupe ne saurait s'imposer aux absents. Et lorsqu'un groupe d'enseignants se réunit pour inventer ensemble un fonctionnement différent, ce sont les anciens professeurs passés dans la hiérarchie administrative (inspecteurs d'académie, recteurs sont tous d'anciens profs) qui s'y opposent. 

Dans cette conception obligatoirement individualiste du métier, beaucoup d'enseignants souffrent profondément parce que leurs élèves n'apprennent rien, ils le vivent comme un échec personnel dont ils se sentent coupables. Mais, en vérité, ils ne sont pas payés pour que les élèves apprennent: il est des enseignants avec qui les élèves, année après année, n'apprennent rien et qu'on n'a jamais cessé de payer pour cette raison. 

Enfin, la société française a utilisé son système éducatif pour limiter la mobilité sociale verticale et rendre la réussite presque impossible aux enfants du peuple. L'école française fabrique donc des vrais Français: individualistes, dépourvus de sens civique, incapables de coopérer (sauf dans l'union sacrée contre un ennemi), élitistes. 
 

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