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16 août 2005 2 16 /08 /août /2005 00:00

Les thèses récentes en faveur de l'accueil des tout-petits en maternelle ne tiennent pas compte des besoins de l'enfant. 

Par Danielle DALLOZ *  - vendredi 05 septembre 2003 - Paru dans "Libération"


Pour qui connaît la petite enfance, l'interview du ministre délégué à l'Enseignement scolaire, Xavier Darcos, que Libération publiait le 31 mars, mettait en évidence la méconnaissance totale par les politiques des besoins du tout-petit. Il affirmait que «l'accueil dès 2 ans (en maternelle) n'a pas de conséquences majeures sur le développement de l'enfant», sur la foi d'études de son ministère, sans doute étayées du fait que certains enfants paraissent très bien s'adapter à la maternelle. 

Mais leurs auteurs ne se réfèrent manifestement qu'à des spécialistes de la pédagogie et n'ont pas lu les grands auteurs de la psychologie et de la psychanalyse de l'enfant. Ils ignorent qu'entre 2 et 3 ans, en pleine construction de soi, le petit enfant a encore besoin de nommer, d'apprendre et d'harmoniser ses nombreuses sensations et celles de l'autre. Une tâche impossible pour lui dans un groupe de 25 à 30 enfants. Aucune institutrice seule (même aidée d'une auxiliaire par moments), si professionnelle et bienveillante soit-elle, ne peut avoir la disponibilité pour aider chacun à construire son identité lorsque le «je», qui en est l'expression et le symbole, est encore en devenir. Pourtant, on prétend favoriser son adaptation sociale en lui faisant vivre un déracinement, un abandon, sous prétexte qu'il serait bénéfique de «séparer l'enfant de son milieu familial» (surtout s'il est défavorisé) alors qu'il est en train de tisser le maillage nécessaire à sa sécurité fondamentale. 
Pour l'enfant, le chemin de 2 à 3 ans est long et difficile. Mais on voudrait en plus exiger de lui qu'il soit propre avant que sa maturation neurologique ne le permette, l'obliger à être dans le partage avant qu'il ait une réelle conscience de soi. Il fait, progressivement, la découverte de l'autre, de l'espace, du corps, du langage. La crèche a été conçue pour relayer la cellule familiale. Les enfants y sont accueillis en fonction de leurs besoins, par quatre à six autour d'un adulte, entre 0 et 2 ans, par huit de 2 à 3 ans.

Scolariser les enfants de 2 ans comme ceux qui ont un an de plus, c'est comme si on les plongeait dans une piscine olympique au lieu d'une pataugeoire. Pourtant, personne n'aurait l'idée de faire subir à des CP un régime de sixième. On imagine les rendre plus autonomes alors que leurs liens premiers sont non seulement distendus, mais rendus impossibles. L'entrée précoce en collectivité, sans encadrement par des adultes en nombre suffisant, est d'une violence inouïe dont les traces s'inscrivent dans la mémoire et ont des conséquences de violence sans fin. Sous prétexte de «faciliter son développement», on meurtrit l'enfant pour la vie. 
Il court le risque d'être «rendu passif» par une adhésion sidérée au groupe, empêchant la mise en place de sa capacité à se penser seul, séparé ; ou de se figer dans une régression mutique, dans la peur, point de départ des pathologies à venir. Ou encore d'exploser de vitalité dans une instabilité ou une agressivité si bruyante qu'il rencontrera le rejet toujours renouvelé, donc un rapport de force sans fin. 
En lui imposant cette confrontation brutale et permanente (les journées sont longues) au groupe, nous préparons le refus de l'autre, la révolte face à toute règle collective. La violence exprimée de plus en plus tôt est l'effet d'une violence subie de plus en plus précocement.

M. Darcos a raison de trouver que son fils de 2 ans et demi, qui «ne sait pas encore s'habiller seul, connaît à peine son âge et n'est pas capable d'avoir "une conversation scolaire"», n'est pas mûr pour l'école maternelle. Pourtant, ce qui lui semble là plein de bon sens lui paraît «clairement bénéfique» pour les enfants issus de l'immigration. Certes, son fils ne répond pas aux critères fixés par le ministère, mais combien de moins de 3 ans y répondent ? Au nom de quoi les besoins d'un tout-petit de milieu privilégié français seraient-ils différents de celui d'une autre origine ? Pourquoi les enfants «défavorisés» seraient-ils plus aptes que son fils à affronter cette redoutable épreuve du passage du petit groupe (familial ou crèche) à la collectivité, avec en plus l'immersion dans une langue étrangère ? Ce que M. Darcos redoute pour son propre enfant est aussi violent pour les autres du même âge. Et, quand il dit qu'il préfère qu'un enfant «soit scolarisé plutôt que d'être livré à lui-même», il oublie la culture du maternage dans les populations immigrées qui, loin d'abandonner les tout-petits, leur assurent une présence et une chaleur que pourraient leur envier bien des bébés occidentaux pur jus.

Dans une interview à la Croix (publiée le 7 mars), M. Darcos avait annoncé des projets qui étaient courageux et prometteurs. Enfin, l'enfant était pris en compte et non plus les intérêts corporatistes, électoraux et financiers. Mais il est vrai que cela demande dix ans pour être mis en oeuvre et qu'on commence seulement à en voir les résultats. Et pour un homme politique, mieux valent des effets à court terme, même s'ils sont délétères à plus longue échéance, mais visibles avant la fin de la législature, plutôt que des résultats plus éloignés qui profiteront à ses successeurs, après qu'il aura eu droit aux levées de bouclier qu'entraîne toute réforme, avec des conséquences souvent ingrates pour celui qui les a initiées.

M. Darcos affirme qu'en tant que ministre délégué à l'Enseignement scolaire, il est favorable à ce que la puissance publique se mobilise pour s'occuper des enfants le plus tôt possible. Vouloir aider les enfants issus de l'immigration à s'approprier rapidement la langue et la culture est assurément louable. Mais, s'il faut pour cela les scolariser à 2 ans, que ce soit en leur offrant dans les écoles publiques, gratuites, la même organisation que dans les grandes sections des crèches, payantes, dans le respect des étapes nécessaires à l'enfance, à toute enfance hors de toute notion de racisme de classe et des intérêts particuliers. D'un autre côté, il se dit que le dossier privilégié de M. Mattei est la prévention de la violence. Comme l'adolescence est le moment où se réactivent les enjeux du début de la vie, il est illusoire de vouloir obtenir des résultats si on ne démarre pas cette prévention dès la naissance. La violence subie dans la petite enfance se retrouve, active, à l'adolescence. Mais le respect génère le respect et ce sont les générations à venir qui en verront les fruits. 

* Danielle Dalloz est psychanalyste. Dernier ouvrage paru : «Où commence la violence, pour une prévention chez le tout-petit» (Albin Michel, la Cause des bébés).

 

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Published by Danielle Dalloz - Libération - dans INSTRUIRE AU JOUR LE JOUR
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