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6 janvier 2006 5 06 /01 /janvier /2006 18:12

Il s’agit ici de préserver une certaine continuité. Cette continuité n’a rien d’innocent. Milgram analyse très pertinemment, me semble-t-il, l’une des raisons qui font que les sujets qui ne se sont pas rebellés au début de l’expérience se sentent de plu en plus obligés de poursuivre. Car au fur et à mesure que le sujet obéissant augmente l’intensité des chocs, il doit justifier son comportement vis-à-vis de lui-même. Il lui faut donc aller jusqu’au bout ; s’il s’arrête, il doit logiquement se dire : " Tout ce que j’ai fait jusqu’à présent est mal et je le reconnais maintenant en refusant d’obéir plus longtemps. " Par contre, le fait de continuer justifie le bien-fondé de sa conduite antérieure.
Je t’ai gardé le meilleur pour la fin. Pense à tous ces livres d’enseignants qui paraissent et contestent l’école, à tous ces parents qui râlent et pleurnichent et expriment leur malaise, à ces articles de journaux qui disent que ça ne peut pas durer comme ça. Et pourtant l’école continue, inexorablement. Pense bien à tout ça, ma chérie, maintenant que je vais te faire part d’une des constatations les plus édifiantes de l’expérience de Milgram.


Il ne faut pas s’imaginer que les sujets obéissent avec entrain ! Que non ! Beaucoup trouvent l’expérience odieuse et " ne se privent pas de le dire ", d’autres tremblent, pâlissent et ne cessent d’affirmer qu’ils " ne peuvent pas le supporter ". Les femmes, plus encore, " en sont malades ". Dans l’ensemble, elles éprouvent un conflit d’une intensité supérieure à celui des hommes. Elles estiment que la méthode d’apprentissage est cruelle mais qu’elles ne " doivent pas céder à leur sensibilité ", " c’est comme avec les enfants " ; dans les interviews qui suivent l’expérience, elles se réfèrent souvent à leur devoir d’éducatrice. Hommes ou femmes, dans leur majorité, trouvent épouvantable ce qu’on leur fait faire et Milgram de conclure : " En tant que mécanisme réducteur de la tension, la désapprobation est une source de réconfort psychologique pour l’individu aux prises avec un conflit moral. Le sujet affirme publiquement son hostilité à la pénalisation de la victime, ce qui lui permet de projeter une image de lui-même éminemment suffisante. En même temps, il conserve intacte sa relation avec l’autorité puisqu’il continue à lui obéir [10]. "

Pardonne-moi de m’étendre en ce long chapitre mais, écrivant sur notre insoumission, je trouve les investigations de Milgram sur la soumission à l’autorité pleines d’enseignements. Certains se sont scandalisés de l’aspect " immoral " de cette étude où de pauvres innocents ont été bernés, " croyant participer à une expérience sur la mémoire ". Je dirai cyniquement que la sociologie a intérêt, tant qu’à faire des expériences, à les réaliser dans les conditions les plus proches possible de la vie que nous menons en société. Or, la principale condition de la société telle que nous la connaissons est de reposer sur le mensonge. Chacun croit faire autre chose que ce qu’il fait. Je prends un exemple, au hasard ; celui qui suit ses classes est évidemment trompé de la même manière que le sujet de l’expérience de Milgram : l’objet avoué serait de permettre à l’élève ou à la recrue certains apprentissages, mais le but réel est de lui imposer le principe même de l’obéissance. Les " valeurs " inculquées à l’école ou à l’armée telles que loyauté, conscience du devoir, discipline sont censées être des impératifs moraux personnels mais, écrit Milgram, " ce ne sont que les conditions techniques préalables nécessaires au maintien de la cohérence du système ".
David Riesman, et je m’en tiendrai là pour la sociologie américaine, a minutieusement analysé comment une éducation répressive poussait l’enfant à se soumettre et, par là même, à se préparer à jouer son rôle dans les fonctions répressives. Ne jamais oublier que les petits chefs aiment obéir. Pions, ils aiment leur rôle de pions. Eux qui ne contrôlent rien ont la manie invétérée du contrôle.

L’adulte doit surveiller l’enfant, même si " cet enfant ne lui appartient pas ". On sait que l’architecture panoptique a été utilisée aussi bien dans les prisons que dans les lycées. Jamais un enfant ne doit être " livré à lui-même ". Dans les lieux publics, tout adulte a le droit de jouer au policier et de veiller à faire respecter les usages aux enfants. D’un autre côté, les parents peuvent garder leurs prérogatives d’adultes face à leurs enfants devenus adultes. On a vu des gens " enlever " impunément leurs fils et filles de plus de dix-huit ans, les séquestrer même pour les " soustraire à l’influence d’une secte " et tout le monde trouve ça très normal. D’une certaine façon d’ailleurs, les parents gardent sur leurs enfants un droit de vie et de mort. Ils décident par exemple de la nécessité d’une opération chirurgicale. On a mis au point une " psychochirurgie sédative " pour les enfants difficiles et un médecin indien, parlant d’un de ses récents opérés, déclare : " L’amélioration constatée est remarquable. Une fois, par exemple, un patient avait assailli ses camarades et le personnel soignant de la salle. Après l’opération, il est devenu très coopératif et il surveillait même les autres [11]. " On ne peut pas s’y tromper, voilà le parler d’un homme dans toute la plénitude de ses moyens intellectuels, un langage adulte !
Je ne veux pas jouer les malignes devant toi. Une fois au moins dans ta vie je t’aurai fait mon numéro de propriétaire. (Face à une amante ou un amant, sans doute d’ailleurs aurais-je eu la même inadmissible attitude et ce n’est pas à mon honneur.) Tu avais neuf ans. Tu connaissais ma grande aversion pour cette pratique aussi avais-tu dû bien mûrir ta décision en m’annonçant que tu comptais te faire percer les oreilles. Je changeai de visage et engageai la lutte : " C’est une coutume absurde et barbare, c’est une forme de mutilation inexplicable. Tu feras ce que tu voudras, je sais bien que tu ne me demandes pas mon avis, mais j’aurai de la peine. Réfléchis un an. " Tu es sage et n’insistas pas davantage ce soir-là. Quelques jours après, tu revins à la charge ; cette fois, j’usai du plus abject argument : " Mon amour, ça va me faire mal ! " Une semaine plus tard, face à ta tranquille obstination, j’usai de la culpabilisation : " Tout ça parce qu’une telle et une telle ont les oreilles percées. Bravo ! Belle originalité ! " Je me sentais quand même mesquine et tentais de justifier mon refus en me disant " ça ne vient pas d’elle ! Ce n’est pas à elle que je refuse quelque chose. " J’allai plus loin encore dans l’hypocrisie le jour où je te dis : " D’accord ! Je ne m’y oppose pas mais tu te débrouilles sans moi. Non seulement je ne veux pas m’en occuper mais je ne te donnerai pas un sou pour ça ! "
Oui, j’ai honte ; ça te fait rire ? Tu t’es facilement passée de mes services. Stoïque, tu as supporté plusieurs semaines de gêne ; ça s’était infecté puis cicatrisé trop tôt ; tu es retournée les faire percer une nouvelle fois. Je me suis habituée et je t’offre à présent des pendants d’oreille. Mais si, ça te va bien !
Bien sûr que je suis dans le même sac que tous les autres. Les parents libéraux ne sont pas les moins autoritaires et j’en ai vu d’une dureté incroyable quand il s’agissait de " faire acquérir son autonomie à l’enfant ".
L’autonomie de l’enfant ! Je lève les yeux au ciel et soupire...
Faisons-nous ce petit plaisir : disons à voix bien haute que jamais je n’ai " voulu ton autonomie ". Il y a deux ans, tu ne dormais encore qu’à mes côtés ou près de ta Granny. La moins autonome des gamines ! Ce n’est pas toi qui aurais pris le bus toute seule à six ans ! Certes, je n’ai vraiment rien contre le fait de prendre seul le bus à six ou soixante-six ans, si personne ne vous y oblige d’une manière ou d’une autre. Bien sûr que ça m’aurait arrangée que, dès l’âge de cinq ans - ou de deux ans, pourquoi pas ? -, tu ne dépendes plus de moi pour tes déplacements dans Paris. Tu aurais été autonome, ma chérie, quel pied !
Mais je ne voulais pas ton autonomie. Ça ne faisait pas partie de mes projets. Car je ne voulais rien pour toi, je n’ai jamais rien voulu pour toi, je n’ai jamais eu le moindre projet de te voir devenir ni comme ci ni comme ça. Hier " bien élevé " voulait dire " policé ", aujourd’hui " autonome ". Mais il s’agit toujours d’éducation et je n’ai aucun " charisme éducatif " sous prétexte que j’ai désiré mettre au monde de la vie. On peut dire que tu m’auras surprise ! Je t’ai laissée pousser comme un champignon, " abandonnée à toi-même " et je n’ai pas cessé depuis le 20 avril 1971, 18 h 50 de m’étonner. C’est cela, un enfant ? Comme c’est beau un être qui se déploie tout à son aise, qui fait ce qu’il a envie de faire ! ça m’a donné envie ? Envie de vivre comme toi, tranquillement.
Soudain, il y a deux ans, ton corps a changé beaucoup, ton visage a pris une expression autre, tu n’as plus dormi avec moi ; tu t’es débrouillée seule pour pratiquement tout et j’ai compris que l’enfance était passée. La fameuse autonomie était venue en son temps et assurément je n’y étais pour rien ! Douze ans et demi où nous avons été heureuse de tout partager et toute la vie ensuite devant nous pour savourer nos deux nouvelles indépendances. J’ai eu vraiment de la chance de vivre avec toi ! Pars quand tu veux, reviens quand tu veux. Rien d’autre ne nous lie qu’une profonde et confiante amitié.

Catherine Baker


 

[1] L’enfant et la vie familiale sous l’Ancien Régime, Philippe Ariès, Seuil, 1973.

[2] Cf. Six études de psychologie, Jean Piaget, Denoël-Gonthier, 1964.

[3] Cf. S’évader de l’enfance, John Holt, Petite bibliothèque Payot, 1976.

[4] Comment aimer un enfant, Janusz Korczak, Robert Laffont, 1978.

[5] Ecoute maîtresse, Suzanne Ropert, Stock, 1980.

[6] Une matonne est une gardienne de prison. C’est bien S. Ropert qui dit, poisseuse : " Car, il ne faut pas croire, mais la porte que je referme à clef, pour retenir un enfant, même si je l’ouvre à nouveau cinq minutes plus tard, voilà qui a un goût de fiel ? Et comme le trousseau de clefs se fait parfois détestable dans la poche ! C’est si facile d’enfermer ! "

[7] C’est moi qui souligne.

[8] Soumission à l’autorité, Stanley Milgram, Calmann-Lévy, 1982.

[9] L’expérimentateur utilisait dans l’ordre quatre " incitations " : 1) Continuez, s’il vous plaît ; 2) L’expérience exige que vous continuiez ; 3) Il est absolument indispensable que vous continuiez ; 4) Vous n’avez pas le chois, vous devez continuer.

[10] Une analyse ultérieure montra que les sujets obéissants accusaient un degré maximal de tension et de nervosité légèrement supérieur à celui des sujets rebelles. En d’autres termes, ils " râlent " plus contre ce qu’on leur fait faire que ceux qui refusent effectivement de marcher.

[11] Cité dans Les Temps Modernes, avril 1973, p.1776.

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Published by Catherine Baker - dans PARENTAGE AU QUOTIDIEN
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